En Patagonie

J’ai emprunté ce titre à Bruce Chatwin, qui décrit si bien le sud du continent sud américain. Une terre aride, désertique qui a attiré de nombreux aventuriers en quête de trésors, et autres personnages hauts en couleurs qui cherchaient à se faire oublier au bout du monde, comme Butch Cassidy par exemple.

Après 18 heures de bus au départ de Buenos Aires, nous faisons un premier stop à la Peninsula Valdes, une presqu’île aride, sans arbre et battue par les vents, qui est aussi un incroyable refuge d’animaux marins. En deux jours, nous observons, à quelques mètres de nous, des colonies de pingouins, de lions et éléphants de mer. Les baleines étaient déjà parties, mais nous avons eu la chance de voir deux orques en chasse, se propulsant à toute vitesse sur une plage, en essayant d’attraper les éléphants de mer au passage, puis se tortillant en profitant de leur propre vague pour retourner dans la mer. Impressionnant, même si la chasse, ce jour-là, ne fut pas bonne.

Encore plus au sud

Nous repartons pour un autre trajet de 18 heures en bus. Les bus argentins sont confortables, la route est droite sur des centaines de kilomètres, les distances entre chaque ville sont énormes, le paysage toujours identique : un désert de petits buissons avec de temps en temps une autruche courant à plus de 50km/h à nos côtés. Stop obligatoire à Rio Gallegos, une ville glaciale et sans trop d’intérêt, juste une gare de bus avec des départs vers la Terre de Feu.

Toujours plus au sud

Aux confins du continent, la Terre de Feu est une île bizarrement divisée entre l’Argentine et le Chili. En venant d’Argentine, on est obligé de passer du côté chilien, traverser le détroit de Magellan, pour revenir ensuite en Argentine. La faute à des accords de paix mouvementés entre deux voisins qui ne s’aiment guère.

Ici la végétation est totalement différente du continent : les prairies sont vertes, les Andes viennent s’éteindre là en offrant quelques derniers pics enneigés, et les forêts refont leur apparition. C’est une terre d’Estancias, d’énormes élevages de moutons dont la laine et la viande sont réputées. Ils ont été importés par les premiers colons, accompagnés de missionnaires qui s’étaient mis en tête de convertir les indiens qui vivaient en ce lieu inhospitalier depuis 10 000 ans. Les Yamanas et Yahgans entre autres se nourrissaient de chasse et de pêche, nus ou juste habillés de peaux de bêtes, ils subsistaient en petits groupes autour d’un feu perpétuel qui les aidait à endurer le froid, d’où le nom Terre de Feu. Ils furent à peine considérés comme des êtres humains par Darwin lors du passage du Beagle. Lucas Bridges, un des premiers missionnaires et défenseurs des autochtones, a consacré une partie de sa vie à écrire un dictionnaire de leur langage, qui s’est révélé très développé. Ces populations furent décimées en quelques dizaines d’années par les maladies rapportées d’Europe et par les colons qui les chassaient pour protéger leurs moutons.

Premier stop à Tolhuin, un petit village de villégiature aux bords du lac Fagnano. Nous tombons en pleines vacances scolaires, impossible de trouver un endroit où se loger. C’est Emilio, le boulanger, qui nous offre gratuitement une chambre au-dessus des fourneaux. Il faut dire que la boulangerie La Union est le centre du village. Ouverte 24 heures, pour un village de 5000 habitants, et la salle ne désemplit pas. Emilio est connu dans toute l’Argentine, les murs de la panaderia sont couverts de photos de lui posant avec des personnalités nationales, il parait que ça porte chance de se faire photographier avec lui… Atmosphère tranquille, les gens sont gentils, nous restons trois jours à nous faire réveiller par l’odeur des croissants avant de partir pour Ushuaia.

Ushuaia, mondialement connue comme « la ville la plus australe du monde ». Le marketing fonctionne bien, le tourisme tourne à plein rendement, on a l’impression d’être dans une station de ski alpine, la mer en plus. D’ici, quelques belles ballades à pied sont à faire et tous les jours, on regarde les paquebots de croisière partir pour l’Antarctique. Existe-t-il encore un seul endroit au monde sans touristes ?

Au sud du sud

Ushuaia la ville la plus australe ? Mensonge ! De l’autre côté du canal Beagle, sur l’île chilienne de Navarino, Puerto Williams est LA ville la plus au sud du monde. Fondée en 1933 comme base militaire, les civils ont le droit d’y vivre depuis 1986. Sur les 2300 habitants, 75% proviennent des familles de militaires. Puerto Williams n’attire pas les foules : difficile d’accès, cher, la tranquillité se mérite. Nous avons trouvé un voilier au départ d’Ushuaia qui nous a fait traverser. Cinq heures de navigation et arrivée dans un lieu mythique, le petit port de Puerto Williams, dernière escale des voiliers en partance pour le Cap Horn. Tous les marins se retrouvent au Micalvi, un ancien navire allemand tout rouillé qui finit sa vie en tant que Yacht Club.

Puerto Williams est une suite de baraquements militaires et de petites maisons basses, on n’y vient pas pour la beauté de l’architecture mais pour l’ambiance. Ambiance de fin du monde, d’une petite ville isolée, approvisionnée une fois par semaine, battue par les vents et la pluie, même en plein été. Mais comme dans les coins les plus durs du monde, les gens y sont accueillants et attachants. Nous sommes restés chez Paty, qui vit ici depuis 25 ans. Elle tient un B&B surtout peuplé de professionnels expatriés à Puerto Williams pour quelques semaines ou mois. Et tous les prétextes sont bons pour faire la fête : un asado (barbecue) pour quelqu’un qui part, une soirée arrosée parce que c’est vendredi, peu importe, c’est qu’il n’y a guère d’activités ici. Les militaires ont droit au cinéma de temps en temps, mais les civils n’y sont pas les bienvenus, tout comme au Micalvi, et même à l’église où ils ne peuvent rentrer que s’il reste des places une fois les militaires installés. Ce n’est pas un endroit où tout le monde aimerait vivre.

Après une semaine de ballades le long de la côte parsemée d’arbres drapeaux tordus par le vent, et dans les montagnes de la chaîne de « Los Dientes de Navarino », nous avons dit au revoir à toute cette communauté et embarqué sur la barge hebdomadaire reliant Puerto Williams à Punta Arenas. C’est le lien vital apportant les provisions et transportant les véhicules. La traversée de 36 heures sur le canal de Beagle est fantastique. Grandes montagnes et glaciers se jetant dans les eaux turquoises et glacées du Beagle, pingouins et lions de mers nous regardant passer, pétrels (oiseaux marins de plus de deux mètres d’envergure) nous survolant… Difficile de se détourner de ces paysages ; heureusement il fait jour jusque 23 heures et le soleil se lève à 4 heures.

Article paru dans Pax Nouvelles (ex. Express Voyage) le 13 mars 2006.

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