Cartographie de l’écriture

Au Laos, sur le bord de la rivière Nam Ou. Un bureau un peu trop agréable pour un rendement efficace…

J’ai débuté l’écriture de Pinsonia (1500-2011) le 12 janvier 2012, à Montréal. J’ai envoyé le bon à tirer à Leméac le 22 février 2018, de la Ciudad de México. Entre ces deux dates, six années pendant lesquelles le roman a peu à peu pris forme, été réécrit, retravaillé, corrigé… Un processus normal, que j’ai effectué à partir d’une quinzaine d’endroits différents : appartements et chalets prêtés au Québec et en France, petites piaules louées à Montréal, hôtels et pensions au Laos, en Inde, au Myanmar; les dernières corrections majeures ont été faites en Tanzanie. J’estime qu’environ la moitié du roman a été écrit en dehors de mon espace de travail habituel (chez moi, à Montréal).

 

Immeuble de chambres à Montréal. Atmosphère propice au travail : glauque et sans distraction.

À la fin du projet, je me suis questionné sur l’influence (ou non) de ces lieux dans mon écriture et dans la conception de cette histoire. Cela rejoignait une réflexion plus vaste sur le processus créatif que j’utilise depuis mon second roman (¡Ubre!) : l’importance des souvenirs dans l’élaboration de mondes imaginaires. Des mondes imaginaires un brin irréel pour ¡Ubre!, ou réalistes et contemporains pour Pinsonia (1500-2011), mais qui, en majeure partie, résultent de l’amalgame de faits observés, remarqués, notés, édulcorés parfois, ou déformés par la mémoire, puisés n’importe où sur la planète, aussi bien à Montréal qu’à Manaus. Des éclats de réalité que je raboute ensemble pour former un terroir crédible, mais totalement inventé.

Ainsi, je me suis amusé à cartographier les lieux d’écriture et à les comparer grossièrement à la localisation réelle des éclats de réalités utilisés dans la fabrication de cette histoire. On aura compris que la méthode n’a rien de scientifique et que mes constats ne font que survoler un sujet qui mériterait un véritable essai (une certaine autrice de ma connaissance y réfléchit d’ailleurs depuis quelques mois déjà).

Le quartier de Belém à Iquitos (Pérou) : inspiration du quartier où vit Élis.

Le résultat semble démontrer que dans mon cas, l’endroit de l’écriture importe moins  que le fait d’être un observateur attentif. Le lieu de l’écriture serait plutôt un espace de remémoration, un tête-à-tête entre mémoire et écran d’ordinateur, où l’environnement ne sert qu’à faciliter un état propice à l’écriture. Ainsi, rien ou presque ne s’imprime – si ce n’est le chant d’un oiseau ou d’une rivière, un effluve de passage, la saveur d’un alcool local –, le texte envahissant tout, jusqu’aux moments de détente entre deux pages, où je ne cherche en errant dans les marchés ou les ruelles que des réponses au dernier blocage.

Le mausolée de Hô Chi Minh est devenu celui du président Lavigne.

Pas vraiment la même attitude lorsque je voyage, au cœur de Dar es Salaam ou de Montréal : à l’affût de tout et n’importe quoi. Ce qui me fait pencher vers le constat que, pour moi, l’état de voyage n’est pas compatible avec l’état d’écriture. Aucune envie de me cloîtrer entre quatre murs dans un cas, un besoin de solitude extrême dans l’autre. D’abord abreuver la source pour qu’ensuite il en jaillisse de l’encre. Me concentrer sur une activité à la fois.

Un autre constat : le territoire de Pinsonia ne figure ni dans mes lieux d’écriture ni dans mes lieux d’inspiration, pour la bonne raison que je n’y suis jamais allé. J’ai longé soigneusement ses frontières extérieures, le long de l’Amazone et en Guyane française, mais je n’ai pas mis un pied dans cette zone particulière. Par contre, et cela manque cruellement à la cartographie ci-dessus (mais les incorporer me semble être une tâche démesurée), la majorité des lectures, cartes historiques, atlas, récits, relations de voyage et autres références utilisées, convergent vers ce bout de terre. En fait, pendant six ans, chaque jour, j’ai été accompagné par un ouvrage portant sur la République de Counani, le Contesté franco-brésilien, l’exploration du nord-est de l’Amérique du Sud ou encore le traité d’Utrecht et les sociétés géographiques du 19e siècle.

La lecture comme source principale de l’écriture voyageuse ? La question me semble conclure parfaitement cette tentative de réflexion.

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